La forêt Lotoise est-elle seulement menacée par le réchauffement climatique ?

Nous vous résumons une interview de Marine Lestrade, (responsable Aveyron – Lot auprès du Centre Régional de la Propriété Forestière (CRPF) Occitanie réalisée par Actulot .

Le Lot est une forêt jeune, privée et morcelée

C’est le premier constat. Avec près de 260 000 hectares boisés, soit la moitié de sa superficie, le Lot est l’un des départements les plus forestiers d’Occitanie. Mais cette richesse naturelle, constituée à 98 % de forêts privées appartenant à quelque 63 000 propriétaires, doit relever plusieurs défis : changement climatique, maladies, pression économique et manque de gestion durable.

Son histoire est récente. Issue de la déprise agricole d’après-guerre, elle a progressivement regagné du terrain : de 10 % de couverture forestière à la fin du XIXᵉ siècle, elle atteint aujourd’hui 50 % du territoire. Mais cette croissance s’accompagne d’un morcellement important, chaque propriétaire disposant en moyenne de 4 hectares, souvent répartis sur plusieurs parcelles.

« On ne peut pas parler d’une seule forêt homogène », explique Marine Lestrade. Le département se compose en réalité de trois grandes régions forestières : les causses, le Ségala et la Bouriane. À chaque zone correspondent des conditions de sols, de climat et d’espèces différentes. Certaines forêts se portent bien, d’autres sont plus fragiles et vulnérables.

La jeunesse, la diversité mais aussi la fragmentation de la forêt lotoise en font une ressource à fort potentiel… mais exposée à de multiples menaces. Entre vitalité, maladies et manque de gestion durable, L’état de la forêt dans le Lot varie fortement selon les régions.

Dans le Ségala, l’évolution reste globalement satisfaisante.

En Bouriane, en revanche, la situation est plus préoccupante : le châtaignier souffre à la fois du changement climatique et de maladies fongiques, tandis que le chêne pédonculé, très présent localement, se révèle particulièrement vulnérable aux sécheresses, ce qui augmente sa mortalité.

La gestion durable est le véritable enjeu.

« Moins de 10 % des surfaces disposent d’un document de gestion durable », rappelle Marine Lestrade. Ces documents engagent les propriétaires sur 10 à 20 ans et détaillent les travaux à réaliser. Pour le reste – soit 90 % de la forêt lotoise –, les pratiques se limitent souvent à des coupes pour le bois de chauffage ou à des coupes opportunistes, déclarées au cas par cas.

La Direction départementale des Territoires (DDT) exerce un contrôle, notamment sur les coupes rases, grâce à des prises de vue satellitaires. Mais le morcellement des propriétés et le manque d’organisation collective freinent une gestion plus structurée.

La réglementation forestière distingue futaie et taillis. Toute coupe supérieure à un hectare en futaie – c’est-à-dire des arbres issus de graines – doit être déclarée. À l’inverse, les taillis (arbres repartant de souches, comme les châtaigneraies) échappent en grande partie à cette obligation.

La règle se complique lorsque les deux coexistent. Si, au sein d’un taillis, dix chênes en futaie sont concernés, une autorisation devient alors obligatoire.

« Le principe de la réglementation est de garantir le renouvellement de la forêt ». Le taillis se régénère facilement, mais la futaie, plus lente à se reconstituer, représente un enjeu économique majeur, son bois étant destiné au sciage.

La loi vise donc à protéger en priorité ces arbres de grande valeur, plus vulnérables et essentiels à l’équilibre de la filière bois.

L’exploitation et les débouchés

Dans le Lot, l’exploitation forestière varie selon les essences. Les résineux alimentent majoritairement la filière du sciage, tandis que les feuillus sont surtout destinés au bois de chauffage.

Les débouchés concernent également le bois énergie et le bois industrie, notamment la papeterie. Deux grands sites s’approvisionnent dans le département : la papeterie de Saillat (Vienne), productrice de papier bureautique, et celle de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), spécialisée dans les produits du quotidien (papier, emballages, produits sanitaires).

Autre filière importante : les chaufferies locales, qui complètent un marché largement dominé par le bois de chauffage.

Chaque année, moins de 30 % de la production annuelle est récoltée, laissant 70 % des arbres poursuivre leur croissance. Quant au bois d’œuvre, il ne représente qu’un tiers des volumes exploités dans le département.

La question des coupes rases

En Bouriane comme ailleurs les coupes rases suscitent parfois l’inquiétude. Pourtant, elles font partie des pratiques traditionnelles de gestion forestière.

Historiquement, les taillis de châtaigniers étaient exploités tous les 20 à 40 ans pour la production de piquets. Les forêts plantées en résineux ou en peupliers suivent elles aussi un cycle : plantation, éclaircies, puis récolte au bout de 80 à 120 ans, selon la fertilité des sols. C’est le cas, par exemple, des cèdres plantés dans les années 1960-1970, ou encore des pins noirs, douglas et chênes rouges d’Amérique.

Normalement, une coupe rase est suivie soit d’une nouvelle plantation, soit d’un renouvellement naturel par semis, grâce à des arbres laissés sur pied.

Mais aujourd’hui, un nombre croissant de ces coupes intervient de manière anticipée, pour des raisons sanitaires. Sécheresses, champignons ou attaques d’insectes obligent à récolter des arbres avant qu’ils n’aient atteint leur maturité.

Ces pratiques, autrefois inscrites dans un cycle de long terme, deviennent ainsi de plus en plus dictées par l’urgence climatique et biologique.

La principale préoccupation des acteurs forestiers lotois est claire : assurer le renouvellement de la forêt et garantir sa pérennité. Cela implique aussi d’accroître la production de bois d’œuvre, un enjeu économique et environnemental.

Mais les menaces sont multiples. Le réchauffement climatique accentue la vulnérabilité des peuplements, tandis que la présence croissante de gibier (cerfs, chevreuils) fragilise les jeunes plantations. La mondialisation, elle, favorise l’introduction de maladies nouvelles, tandis que les feux de forêt deviennent une menace réelle, jusque-là limitée dans le département.

Au-delà de ces risques, la forêt lotoise joue un rôle clé dans la captation du carbone, non seulement en grandissant, mais aussi à travers le bois utilisé dans la construction ou le mobilier, qui stocke durablement le carbone et peut se substituer aux énergies fossiles.

Enfin, préserver la biodiversité et maintenir une forêt multifonctionnelle, ouverte au public, font partie des priorités affichées.

Forêt lotoise : un “or vert” fragile à mieux gérer

Face aux défis climatiques et sanitaires, l’avenir de la forêt lotoise dépend aussi de l’implication de ses propriétaires privés, qui détiennent 98 % des surfaces boisées.

« Il faut que les propriétaires s’intéressent à leurs forêts et se fassent conseiller », insiste Marine Lestrade. Plusieurs structures existent pour les accompagner : le CRPF (Centre régional de la propriété forestière), la Chambre d’agriculture ou encore le syndicat Fransylva. Avant toute coupe importante, les experts recommandent de prendre conseil.

Car si la forêt représente un véritable “or vert” pour le Lot, elle reste fragile. Elle joue un rôle essentiel dans la régulation du climat, la préservation de l’eau et la lutte contre les canicules. Mais les incertitudes liées aux chocs climatiques à venir interrogent sur la capacité des arbres à résister.


Photo : ©Office de tourisme du Pays de Gourdon – F. Lacan